
« Entre réindustrialisation décarbonée & industrialisation équitable, une alliance de destin entre l’Afrique & l’Europe »
« Entre réindustrialisation décarbonée & industrialisation équitable, une alliance de destin entre l’Afrique & l’Europe », par Pierre-Samuel Guedj, Président d’Affectio Mutandi & de la commission RSE&ODD du CIAN
Face aux bouleversements géopolitiques, climatiques et économiques actuels, l’Europe et l’Afrique se trouvent à un moment charnière de leur histoire industrielle. D’un côté, l’Union européenne cherche à réindustrialiser son territoire tout en respectant ses engagements climatiques. De l’autre, l’Afrique aspire à une industrialisation créatrice d’emplois, de valeur ajoutée et de souveraineté économique. Ces deux dynamiques ne peuvent réussir durablement que dans le cadre d’un partenariat refondé, équitable et stratégique.
Réindustrialiser l’Europe sans reproduire les erreurs du passé
La réindustrialisation européenne ne peut être un simple retour nostalgique à l’industrie lourde du XXe siècle. Elle doit être fondée sur l’innovation, la sobriété carbone et l’économie circulaire. L’Union européenne, à travers le Pacte vert, la stratégie industrielle et le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, dispose d’outils puissants. Toutefois, ces instruments ne doivent pas se transformer en barrières protectionnistes déguisées. Ils doivent au contraire favoriser des chaînes de valeur responsables, ouvertes et coopératives. L’investissement massif dans l’hydrogène vert, les batteries, les semi-conducteurs, les matériaux bas carbone et les énergies renouvelables constitue un socle indispensable. Mais ces investissements doivent être conditionnés à des exigences sociales, environnementales et territoriales fortes, jusque sur le continent africain.
Industrialiser l’Afrique pour créer de la souveraineté économique
L’Afrique ne peut plus rester cantonnée au rôle de fournisseur de matières premières. Son industrialisation est une nécessité historique, sociale et politique. Elle doit reposer notamment sur la transformation locale des ressources naturelles, le développement de pôles industriels régionaux, le renforcement des infrastructures énergétiques et logistiques et l’investissement dans les compétences et la recherche. Cette industrialisation doit être sobre en carbone, résiliente au changement climatique et créatrice d’emplois décents. Elle doit aussi favoriser l’entrepreneuriat local et les PME africaines, par une intégration plus forte dans les chaines de valeur européennes.
Refonder le partenariat Europe-Afrique
Le partenariat Europe-Afrique doit sortir de la logique d’aide pour entrer dans celle de la co-construction. Trois principes doivent guider cette refondation :
1. Co-investissement stratégique : les financements européens (Global Gateway, BEI, banques de développement) doivent être mobilisés pour soutenir des projets industriels africains co-détenus, co-gouvernés et co-financés.
2. Transfert de technologies et de compétences : les partenariats industriels doivent intégrer des clauses contraignantes de transfert technologique, de formation et de montée en compétence des acteurs locaux.
3. Partage équitable de la valeur : les chaînes de valeur doivent garantir une répartition juste des profits, des emplois et des savoir-faire.
Articuler politiques climatiques et justice économique
Les politiques climatiques européennes ne peuvent ignorer leurs effets extraterritoriaux. Le mécanisme carbone aux frontières, les normes ESG et la directive sur le devoir de vigilance doivent être accompagnés de dispositifs de soutien aux partenaires africains. Sans cela, la transition écologique risque de devenir un facteur d’exclusion et de dépendance accrue.
Il est indispensable de financer l’adaptation industrielle africaine, harmoniser progressivement les standards et soutenir la conformité réglementaire des entreprises locales, notamment les partenaires des entreprises européennes.
Construire une alliance industrielle du XXIe siècle
L’Europe et l’Afrique ont l’opportunité historique de bâtir ensemble une alliance industrielle fondée sur la durabilité, la solidarité et la souveraineté partagée. Cette alliance doit pouvoir s’appuyer sur : des filières stratégiques communes (énergies renouvelables, hydrogène, agro-industrie, numérique, matériaux critiques) ;
des plateformes d’innovation conjointes ; des politiques de formation intégrées ; in fine une diplomatie économique coordonnée.
La réindustrialisation décarbonée de l’Europe et l’industrialisation durable de l’Afrique ne sont pas deux trajectoires séparées. Elles doivent former un même projet de transformation systémique. Soit l’Europe et l’Afrique construisent ensemble un modèle industriel juste, résilient et soutenable, soit elles subiront ensemble les fractures sociales, climatiques et géopolitiques à venir. Il est temps de passer d’un partenariat de convenance à une alliance de destin.



