
« Médiation et résolution des conflits en Afrique : vers une gouvernance contextualisée et inclusive »
« Médiation et résolution des conflits en Afrique : vers une gouvernance contextualisée et inclusive », une contribution de Pierre-Samuel Guedj, Président d’Affectio Mutandi & de la commission RSE&ODD du CIAN.
Dans un continent en pleine mutation, où les dynamiques économiques se croisent avec des héritages socioculturels profonds, la question de la résolution des conflits, notamment dans les secteurs miniers et des infrastructures, se révèle centrale. L’Afrique n’est pas un terrain vierge à cet égard : elle dispose de traditions séculaires de médiation, de palabres et de justice communautaire.
Pourtant, la montée en puissance des exigences internationales en matière de droits humains, de devoir de vigilance et de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) impose aujourd’hui une refondation des modes de dialogue entre entreprises, communautés et États.
Cette contribution propose humblement une grille de principes directeurs contextualisée, à la croisée du droit, de la culture et de la gouvernance responsable.
10 principes (et tant d’autres à concevoir)
1. Créer un espace de confiance interculturel et communautaire
Avant toute médiation, la confiance constitue la clé de voûte. Dans les contextes africains, elle se bâtit sur la reconnaissance des cadres de légitimité locaux : chefferies traditionnelles, conseils d’anciens, autorités religieuses ou associations communautaires. La médiation ne peut ignorer ces médiateurs naturels, garants du lien social. Reconnaître la diversité linguistique et culturelle, s’appuyer sur des figures respectées et créer un espace sécurisé revient à ancrer le dialogue dans une réalité vécue plutôt que dans une technicité importée.
2. Neutralité renforcée et légitimité pluraliste du médiateur
La neutralité du médiateur ne saurait être une abstraction. En Afrique, elle doit s’incarner dans une double légitimité : institutionnelle et communautaire. Les co-médiations, associant acteurs juridiques et coutumiers, offrent souvent une crédibilité accrue. Le médiateur ne peut ignorer les équilibres politiques, les appartenances ethniques ou les dynamiques foncières qui sous-tendent le conflit. C’est à cette condition qu’il devient un tiers véritablement accepté.
3. Processus inclusif et sensible aux dynamiques locales
Les conflits liés aux projets miniers ou d’infrastructures révèlent des asymétries structurelles : entreprises multinationales, États centraux, communautés locales parfois marginalisées. Le processus de médiation doit donc inclure toutes les voix : femmes, jeunes, exploitants artisanaux, agriculteurs, déplacés. Il doit aussi reconnaître les formes d’expression non verbales – silences, symboles, proverbes – comme autant de langages de la paix.
4. Consentement éclairé et culturellement pertinent
Le principe du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) trouve ici toute sa portée. Le consentement, dans le cadre africain, n’est pas un acte isolé mais un processus collectif, évolutif et enraciné. Il suppose la compréhension pleine des implications sociales, économiques et environnementales des projets. La médiation devient alors un outil de garantie du CLPE, non une simple formalité.
5. Reconnaissance du préjudice communautaire et symbolique
Les préjudices liés à l’exploitation minière ou aux infrastructures ne sont pas seulement matériels : ils touchent à la terre, aux ancêtres, aux rites et à la cohésion sociale. La médiation africaine authentique inclut ces dimensions symboliques. Elle permet d’articuler réparation financière, réconciliation sociale et restauration morale. Reconnaître le tort symbolique, c’est déjà guérir la mémoire collective.
6. Co-construction de solutions de développement partagées
Une médiation réussie doit se solder par des solutions qui améliorent les conditions de vie locales. Cela suppose la co-construction d’initiatives tangibles : infrastructures communautaires, formation des jeunes, protection environnementale, fonds de développement local. L’entreprise devient co-actrice du bien commun, transformant un conflit en levier de développement durable.
7. Articulation entre droit étatique, coutumier et international
L’Afrique vit au croisement de trois ordres normatifs : le droit national (souvent d’inspiration OHADA), le droit coutumier (fondé sur la conciliation) et les standards internationaux (ONU, OCDE, CS3D, IFC). L’enjeu est moins de les hiérarchiser que de les faire dialoguer. Une médiation efficace sait intégrer ces logiques complémentaires pour produire des accords légitimes et conformes aux droits humains.
8. Suivi participatif et redevabilité partagée
La durabilité de la paix se mesure à la capacité de suivi. Les comités multipartites – associant représentants des entreprises, autorités et communautés – assurent la mise en œuvre et le contrôle des engagements. La médiation cesse d’être un événement ponctuel pour devenir un processus de gouvernance continue.
9. Valorisation du dialogue comme pilier de gouvernance RSE
Chaque médiation réussie doit nourrir les politiques de RSE et les plans de vigilance. Le dialogue doit devenir un réflexe institutionnel, non une réponse à la crise. Intégrer les savoirs locaux, reconnaître les médiateurs traditionnels et institutionnaliser la palabre, c’est donner à la RSE une véritable profondeur africaine.
10. Responsabilité différenciée et leadership éthique
Les rapports de force sont inévitables, mais ils peuvent être équilibrés par la responsabilité différenciée. Les entreprises, fortes de leur pouvoir économique, doivent démontrer un leadership éthique exemplaire. Les autorités publiques, garantes du bien commun, doivent protéger la voix des communautés. Quant à ces dernières, elles doivent être formées et outillées pour dialoguer d’égal à égal. C’est dans cette triangulation que se forge une paix durable.
En définitive, la médiation en Afrique ne saurait être une simple importation de modèles occidentaux. Elle doit conjuguer tradition et modernité, dialogue communautaire et conformité internationale. C’est à cette condition qu’elle deviendra un instrument stratégique de gouvernance et un levier de transformation systémique pour les entreprises et les territoires africains.



