« Philanthropie mondiale : l’illusion du supplément d’âme, l’urgence d’un levier de puissance », sur la base du 3ème rapport de l’OCDE sur la philanthropie

« Philanthropie mondiale : l’illusion du supplément d’âme, l’urgence d’un levier de puissance », sur la base du 3ème rapport de l’OCDE sur la philanthropie

« Philanthropie mondiale : l’illusion du supplément d’âme, l’urgence d’un levier de puissance », par Pierre-Samuel Guedj, expert Durabilité, investissements et influence à impact, sur la base du dernier rapport de l’OCDE sur la philanthropie.

À mesure que les équilibres du développement international se recomposent, un acteur longtemps perçu comme périphérique s’impose dans le débat stratégique : la philanthropie privée. Derrière l’image rassurante de la générosité, c’est en réalité une transformation silencieuse des rapports de pouvoir qui est à l’œuvre.

Le dernier rapport de l’OCDE sur la philanthropie pour le développement met en lumière une contradiction majeure : jamais les fondations n’ont été aussi visibles, aussi agiles, aussi influentes… et pourtant leur poids réel demeure marginal au regard des besoins globaux. En volume, la philanthropie reste un nain face à l’aide publique au développement. En influence, elle tend à devenir un géant.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle une mutation profonde : la philanthropie n’est plus seulement un outil de redistribution, elle devient un instrument d’orientation des priorités mondiales.

Une puissance discrète, mais structurante

La force de la philanthropie ne réside pas dans ses montants, mais dans sa nature. Là où les États sont contraints par des cycles politiques, des équilibres diplomatiques et des inerties bureaucratiques, les fondations avancent vite, prennent des risques, expérimentent. Elles financent ce que les autres ne financent pas encore. Elles testent des solutions là où les politiques publiques hésitent. Elles structurent des champs entiers — de la santé globale à l’éducation — avant même que les institutions internationales ne s’en emparent pleinement.

Autrement dit, elles ne se contentent plus d’accompagner le développement : elles en préfigurent les trajectoires. Mais cette agilité a un prix.

Le risque d’un développement sous influence

Car derrière l’efficacité apparente se pose une question fondamentale : qui décide des priorités du développement ? Aujourd’hui, une part significative des financements philanthropiques se concentre sur quelques secteurs, quelques zones géographiques, et émane d’un nombre très limité d’acteurs, principalement issus des économies occidentales. Cette concentration crée un biais structurel.

Les infrastructures, la gouvernance, l’industrialisation — pourtant centrales pour les pays africains et du Sud — restent sous-financées. À l’inverse, des secteurs comme la santé ou l’éducation, bien que essentiels, captent une part disproportionnée des ressources. Le résultat est un développement parfois désaligné des priorités souveraines.

Plus encore, la philanthropie échappe largement aux mécanismes classiques de redevabilité démocratique. Elle agit vite, mais souvent seule. Elle innove, mais parfois sans coordination. Elle influence, mais sans toujours rendre de comptes. Ce déséquilibre pose un enjeu politique majeur : celui d’un développement orienté par des acteurs privés, aussi bien intentionnés soient-ils.

Sortir de l’ambiguïté : intégrer la philanthropie dans une stratégie de puissance

Face à cette réalité, deux attitudes sont possibles. La première consiste à célébrer la philanthropie comme un complément utile, sans chercher à en structurer l’action. C’est l’option de la facilité — et de la dépendance. La seconde, plus exigeante, consiste à reconnaître la philanthropie pour ce qu’elle est devenue : un levier stratégique, qu’il faut intégrer, orienter et parfois encadrer.

Pour les États, notamment africains, l’enjeu est clair : reprendre l’initiative. Cela suppose de définir des stratégies nationales de mobilisation philanthropique, d’imposer des cadres d’alignement avec les priorités publiques, de créer des plateformes de coordination entre bailleurs, fondations et investisseurs. Il ne s’agit pas de contraindre, mais de structurer. Car une philanthropie alignée peut devenir un formidable accélérateur : financement d’amorçage pour des projets structurants, levier d’attractivité pour les investissements privés, outil d’innovation au service des politiques publiques.

Vers une philanthropie géopolitique

La réalité est désormais évidente : la philanthropie est entrée dans le champ de la géopolitique. Elle façonne des agendas. Elle influence des normes. Elle participe à la compétition d’influence entre puissances. Dans ce contexte, continuer à la considérer comme un simple acte de générosité serait une erreur stratégique. Elle est un outil de projection, un instrument de diplomatie économique, un vecteur de soft power. Les grandes fondations l’ont compris. Les États doivent désormais en tirer les conséquences.

De la générosité à la transformation

La philanthropie ne transformera pas le monde seule. Elle n’en a ni les moyens ni la légitimité. Mais elle peut en accélérer les mutations — à condition de changer d’échelle et de nature. Passer d’une logique de projets à une logique de systèmes. D’une logique de dons à une logique d’investissement. D’une logique d’intention à une logique d’impact mesurable. Et surtout, passer d’une logique autonome à une logique partenariale avec les États. Car le véritable enjeu n’est pas d’avoir plus de philanthropie. C’est d’avoir une philanthropie mieux orientée, mieux intégrée, et pleinement assumée comme un levier de transformation systémique. À défaut, elle restera ce qu’elle est encore trop souvent : un supplément d’âme dans un monde qui exige des stratégies de puissance.

Private Philanthropy for Development (Third Edition) – Taking Stock of Philanthropy’s Contribution to Development : Private Philanthropy for Development (Third Edition) | OECD
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