
« Langues africaines et IA : la bataille pour l’inclusion numérique », une contribution de Louison Füredi-Vazquez, analyste Diplomatie & Développement Durable
« Langues africaines et IA : la bataille pour l’inclusion numérique », une contribution de Louison Füredi-Vazquez, analyste Diplomatie & Développement Durable
L’IA change l’accès à l’information, mais une barrière en exclut des millions : la langue. Le cas de l’Ouganda.
L’Afrique possède une richesse linguistique considérable, avec plus de 2 000 langues parlées. Pourtant l’IA est encore très en retard. Les langues africaines sont sévèrement sous-représentées, voire ignorées dans les données qui entraînent les modèles IA. Une nouvelle fracture se dessine entre ceux qui peuvent tirer parti de l’IA pour s’informer, apprendre et utiliser les services publics et ceux dont les langues restent incomprises par ces outils. Une mère qui parle acholi, un agriculteur qui parle luganda, ou un patient qui ne lit pas, tous sont exclus de cette révolution technologique. Que vaut une IA capable de répondre à presque toutes les questions si elle ne comprend pas la langue de ceux qui en ont le plus besoin ?
Un continent qui parle, une IA qui n’écoute pas
L’Ouganda illustre ce décalage numérique. Le pays est un véritable carrefour linguistique, avec 41 langues autochtones et 65 communautés reconnues par la Constitution. Une IA qui ignore cette diversité ne fait que reproduire les inégalités que les Objectifs de Développement Durable cherchent à réduire. Le rapport de l’UNESCO sur l’IA en Ouganda le confirme : des données ne reflétant pas la diversité des langues et des croyances risquent de créer des biais culturels et marginaliser des pans entiers de la population.
Sunflower, une IA développée pour les langues africaines
Certaines initiatives visent à élargir l’accès à l’IA dans le pays, comme le modèle Sunflower construit par Sunbird AI. Cette organisation à but non lucratif de Kampala a pour mission d’apporter des solutions IA adaptées aux réalités africaines. En 2025, elle lance la première version de Sunflower, un large langage model (LLM), c’est-à-dire une IA entraînée pour comprendre et produire du langage, traduire, résumer ou répondre à des questions. Mais à la différence de ChatGPT, Sunflower intègre 31 langues ougandaises. Et le projet continue de grandir. Depuis ce 24 septembre, la deuxième version de Sunflower parle maintenant 67 langues africaines, dépassant même les frontières du pays.
Derrière ce modèle, un travail colossal a été effectué. Pour beaucoup de langues ougandaises, les textes écrits restent rares. Sunflower a donc puisé dans des livres scolaires, des transcriptions radios, des archives culturelles et des contributions communautaires. Ce projet n’est pas construit sur les communautés mais avec elles.
De la salle de classe au débat public
Ces outils possèdent déjà des applications concrètes, passant de l’inclusion linguistique au développement durable :
– À l’école, faciliter l’inclusion. L’organisation Back Up Uganda, qui accompagne des enfants présentant des difficultés d’apprentissage, s’est alliée avec Sunbird AI. Des outils de reconnaissance vocale en anglais et en acholi sont utilisés pour produire des contenus éducatifs accessibles et faciliter les échanges avec les familles.
– Dans le débat public, mieux faire entendre les citoyens. Les radios sont un canal majeur de débat public en Ouganda, surtout pour les populations ayant un accès limité à internet ou à l’écrit. Chaque semaine, TRAC FM reçoit plus de 20 000 réactions par SMS et appels téléphoniques, mais leur traitement demande du temps et des ressources. C’est ici que Sunbird AI entre en jeu, en fournissant des systèmes automatiques de transcription et de traduction. L’IA facilite donc la prise en compte de voix parfois moins entendues et des préoccupations des citoyens.
Ces deux initiatives ne montrent qu’une partie des possibles : la santé, l’agriculture, les industries créatives pourraient aussi en bénéficier.
Une souveraineté encore fragile
Ces usages demeurent des projets disséminés, pas des services publics. Se pose alors une question cruciale : de qui dépend cette IA ?
D’abord, de ses financeurs. Sunflower a été financé par la Fondation Hewlett, aux États-Unis, et par le Centre de recherches pour le développement international du Canada. Si ces soutiens s’arrêtent, le projet devra trouver d’autres ressources. Ensuite, de sa base technique : le texte repose sur Qwen, un modèle libre d’Alibaba, et la voix sur Whisper, d’OpenAI. Les données sont en grande partie locales, la base ne l’est pas. Enfin, de la connectivité : moins d’un quart des Ougandais utilisent Internet, ce qui limite la portée de l’IA. S’ajoutent des hallucinations, ces réponses crédibles mais fausses que les chercheurs de Sunbird AI reconnaissent. Et c’est l’usager qui en subit les conséquences.
Derrière ces dépendances se cache un enjeu plus large : les données elles-mêmes
À qui appartiennent ces langues ?
Sunflower a été nourri de livres, d’émissions radio et d’archives, c’est-à-dire de la parole des Ougandais. Ces données ont une grande valeur, elles permettent de construire des outils que d’autres voudront acquérir ou exploiter. Leur statut doit être défini avant qu’il ne soit trop tard. L’UNESCO recommande de les traiter comme un actif national, financé durablement par l’État, ouvert à tous et protégé par la loi. Ne laisser personne de côté, c’est aussi cela : garantir que les communautés qui ont fourni leur langue en gardent la maîtrise.



