« Et si la durabilité devenait un instrument de puissance pour l’Afrique ? » par Karim Keita, fondateur de CHARISMA

« Et si la durabilité devenait un instrument de puissance pour l’Afrique ? » par Karim Keita, fondateur de CHARISMA

« Et si la durabilité devenait un instrument de puissance pour l’Afrique ? » par Karim Keita, fondateur de CHARISMA

Difficile aujourd’hui d’établir un bilan clair du progrès du développement durable en Afrique (comme dans le monde d’ailleurs).
Ce qui est clair en revanche, c’est que la durabilité est encore trop souvent présentée à l’Afrique comme une exigence extérieure : respecter de nouveaux standards environnementaux, satisfaire les investisseurs internationaux, répondre aux critères ESG, accéder aux financements climatiques ou se conformer aux nouvelles règles du commerce mondial.
Et pourtant, nul doute qu’elle pourrait devenir non seulement un modèle de développement pour l’Afrique – à l’image de ce qu’a initié le Rwanda, souvent pris en exemple dans ce domaine – mais également un véritable instrument d’influence.
Tout d’abord, la durabilité peut contribuer à modifier la perception internationale du continent, à renforcer l’attractivité des États et, plus profondément encore, à leur permettre de conquérir une forme de souveraineté cognitive à travers leur capacité à peser sur les représentations, les normes et les grilles d’interprétation à travers lesquelles la communauté internationale les regarde.

Sortir d’une représentation héritée de l’Afrique

L’enjeu dépasse donc largement la transition écologique. Il concerne les rapports de puissance, qui reposent bien évidemment sur les capacités économiques, militaires ou technologiques, mais aussi sur les représentations collectives.
Un pays puissant n’est en effet pas qu’un pays surmilitarisé ou hyper-dominant sur le plan économique. C’est aussi un pays auquel le reste du monde attribue spontanément certaines qualités, universellement valorisées : innovation, fiabilité, stabilité, excellence industrielle, créativité, responsabilité, modernité.
Ces représentations, quand elles sont correctement structurées et gouvernées, deviennent des actifs stratégiques, qui influencent les investisseurs, les consommateurs, les étudiants, les talents, les entreprises, et parfois même les décisions diplomatiques.
Or l’Afrique reste encore enfermée dans des représentations construites en grande partie à l’extérieur d’elle-même : continent des matières premières, des crises, de la pauvreté, de l’aide au développement ou, dans une version plus récente et plus positive, continent du « potentiel », de l’« avenir ».
Dans ce contexte, la durabilité pourrait constituer la source d’une nouvelle représentation, qui fera le pont entre les stéréotypes limitants hérités du passé, et un futur qui peine à se matérialiser sur les plans sociaux et économiques.

La transition mondiale place l’Afrique dans une position radicalement nouvelle
Second levier de puissance de la durabilité pour l’Afrique : un repositionnement au cœur des processus de transformation du monde.
Il faut nous en rappeler : le continent qui a historiquement le moins contribué au dérèglement climatique possède une partie des ressources indispensables à la transformation du système économique mondial…
L’Afrique détient environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques selon les institutions africaines et onusiennes. Pourtant, elle capte encore moins de 5 % de la valeur ajoutée associée à ces ressources, soulignait en juillet 2026 la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique.
Dans le même temps, elle dispose de ressources énergétiques renouvelables exceptionnelles. L’Agence internationale de l’énergie estime que l’Afrique concentre environ 60 % des meilleures ressources solaires mondiales. Pourtant, elle ne représente encore qu’une fraction des investissements mondiaux dans les énergies propres. En 2025, seulement 2 % des investissements mondiaux dans les énergies propres étaient dirigés vers le continent.
Si cette contradiction peut être interprétée comme une faiblesse, elle peut également être considérée comme une immense réserve de puissance encore insuffisamment activée.
Minerais critiques, énergie solaire, biodiversité, forêts, agriculture, écosystèmes naturels, jeunesse démographique : l’Afrique possède une partie des infrastructures physiques et biologiques de la transition mondiale.
Tout l’enjeu est de transformer ces actifs en leviers d’influence sur le plan international.

De fournisseur de ressources à fournisseur de solutions
C’est probablement ici que se situe le changement de paradigme le plus important.
Pendant des décennies, l’Afrique a été essentiellement intégrée à l’économie mondiale comme fournisseur de matières premières.
Le risque serait de reproduire exactement la même architecture économique avec les matières premières de la transition énergétique.
Réciproquement, l’opportunité consisterait à déplacer la position de l’Afrique de fournisseur de ressources à fournisseur de solutions. Autrement dit, transformer localement les minerais, produire des matériaux intermédiaires, construire des filières énergétiques, valoriser la biodiversité, créer des modèles urbains sobres adaptés aux villes africaines. Et encore mieux : inventer des systèmes de mobilité, d’accès à l’énergie ou de gestion de l’eau susceptibles ensuite d’être exportés.
Et cette transformation industrielle pourrait être doublée d’une transformation symbolique. Et c’est là qu’émerge le troisième levier d’influence de la durabilité : le Nation branding.

La durabilité comme fondement d’un nouveau Nation branding africain
Le Nation branding est parfois réduit à des logos, des campagnes touristiques ou des slogans conçus par des agences de communication.
C’est confondre communication et représentation.
Une marque-pays puissante naît lorsqu’un pays réussit à aligner sa stratégie et son identité avec les perceptions, les représentations mentales, les interprétations de ses publics-cibles (résidents, diasporas, investisseurs, touristes…).
La durabilité peut précisément devenir l’un de ces territoires mentaux.
Certains pays africains en donnent déjà des signes.
Le Kenya s’est imposé comme l’un des acteurs mondiaux de référence dans la géothermie et produit près de 90 % de son électricité à partir de sources renouvelables.
Le Maroc a progressivement associé son développement économique, sa politique industrielle et sa diplomatie à la transition énergétique.
Le Rwanda, déjà cité dans cet article, a quant à lui intégré la croissance verte et la résilience climatique à son projet national de long terme, au point d’en faire l’une des composantes de son attractivité auprès des investisseurs internationaux.
Ces stratégies montrent qu’une politique de durabilité cohérente produit simultanément des infrastructures, de la crédibilité et de l’attractivité.
C’est cette combinaison qui crée la confiance nécessaire pour attirer capitaux, technologies, talents, touristes, organisations internationales et partenariats diplomatiques.

Mais le véritable enjeu est encore ailleurs : qui définit la durabilité ?
Si la durabilité africaine consiste simplement à appliquer les normes, indicateurs et modèles définis ailleurs, elle peut améliorer l’accès aux marchés sans véritablement modifier le rapport de puissance.
Le continent resterait alors dans une logique de conformité.
Or celui qui définit les critères selon lesquels la réalité est évaluée détient une partie du pouvoir sur cette réalité.
– Qui décide de ce qu’est une mine « responsable » ?
– Qui définit une transition énergétique « juste » ?
– Comment valorise-t-on une forêt préservée, un écosystème sécurisé, une pratique agricole « vertueuse » ?
– Quels indicateurs mesurent l’impact social d’un investissement ?
– Quelle place attribue-t-on à l’accès à l’énergie, au développement industriel et à la réduction de la pauvreté dans les critères internationaux de durabilité ?
Ces questions sont profondément politiques.
L’Afrique ne peut donc pas simplement devenir le meilleur élève de standards conçus ailleurs.
Elle doit participer à leur conception.

La durabilité comme souveraineté cognitive
C’est ici qu’apparaît la notion de souveraineté cognitive.
La souveraineté traditionnelle consiste à maîtriser un territoire, des institutions et des ressources.
La souveraineté cognitive consiste à conserver la capacité de définir soi-même les catégories à travers lesquelles sa réalité est interprétée.
Un pays qui ne maîtrise pas son récit peut voir ses réussites ignorées.
Un pays qui ne maîtrise pas ses données peut voir d’autres acteurs mesurer sa réalité à sa place.
Un pays qui ne participe pas à la production des normes peut posséder une ressource sans véritablement contrôler la manière dont sa valeur est déterminée.
Et un continent qui ne produit pas suffisamment ses propres concepts risque d’être perpétuellement décrit avec le vocabulaire des autres.
La durabilité peut devenir un terrain privilégié de reconquête de cette souveraineté.
À condition que les pays africains développent leurs propres centres de recherche, leurs indicateurs, leurs données, leurs labels, leurs standards, leurs doctrines d’investissement responsable et leurs récits de transition.
Il ne s’agit évidemment pas de rejeter les normes internationales.
Il s’agit d’être capable de les négocier, de les enrichir et parfois de proposer mieux.

Passer de « l’Afrique doit se transformer » à « le monde a besoin de l’Afrique »
Le changement le plus puissant pourrait finalement être cognitif.
Pendant longtemps, le discours international sur le développement a reposé sur une représentation implicite : l’Afrique avait besoin du monde pour se transformer.
La transition écologique offre la possibilité d’introduire une proposition beaucoup plus équilibrée : le monde a également besoin de l’Afrique pour réussir sa propre transformation.
Cette inversion de perspective modifie profondément le rapport de négociation.
Mais elle n’aura d’effet que si elle devient une représentation partagée par les partenaires internationaux, mais aussi par les Africains eux-mêmes.
C’est pourquoi la bataille de la durabilité est aussi une bataille des imaginaires.
L’Afrique ne gagnera pas en influence en affirmant simplement qu’elle possède des ressources.
Elle gagnera en influence lorsqu’elle saura transformer ces ressources en capacités, ces capacités en preuves, ces preuves en réputation, et cette réputation en pouvoir de négociation.
La durabilité cessera alors d’être une contrainte réglementaire pour devenir une architecture de puissance et, peut-être, l’un des fondements d’un nouveau récit africain : celui d’un continent qui ne demande plus seulement sa place dans la transition mondiale, mais qui contribue à en définir les règles, les solutions et l’imaginaire.

Karim Keita est fondateur de CHARISMA Institute, un cabinet suisse qui développe une doctrine de l’ingénierie de l’influence stratégique structurée autour de trois piliers indissociables : cognition, branding, éthique.
www.charisma-influence.com

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