
A l’AFD, l’impact au cœur de l’engagement – interview de Jean-Claude Pires, Directeur du département Evaluation et apprentissage
A l’issue du Sommet de l’impact, Jean-Claude Pires, Directeur du département Evaluation et apprentissage de l’AFD a accordé une interview à Africa Mutandi autour des questions d’impacts, des enjeux et des méthodologies liées notamment sur le continent africain.
Entretien :
1. Quels sont les enjeux et réponses de la mesure d’impact dans le cadre du recul de l’aide publique au développement ?
L’aide publique au développement évolue aujourd’hui dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, alors même que les besoins des pays partenaires demeurent considérables. Adaptation au changement climatique, lutte contre la pauvreté, accès aux services essentiels ou création d’emplois : les défis restent immenses. Cette situation conduit naturellement les bailleurs à s’interroger davantage sur les effets des interventions financées et sur les priorités d’action.
Face à ces tensions, la question de l’impact prend une place plus centrale. Il ne s’agit pas seulement de savoir combien de projets sont financés ou combien de bénéficiaires sont touchés, mais de mieux comprendre les changements auxquels les interventions contribuent, les conditions dans lesquelles elles produisent des effets et les enseignements qui peuvent en être tirés.
L’AFD s’appuie pour cela sur plusieurs outils complémentaires. En amont, chaque projet est analysé au regard de sa contribution potentielle aux Objectifs de développement durable. En aval, les évaluations de projets, et les évaluations d’impact, permettent d’examiner les résultats obtenus mais aussi les mécanismes qui les expliquent.
Ces démarches vont bien au-delà de la production d’indicateurs. Elles permettent d’identifier les facteurs de réussite, les obstacles rencontrés, les effets inattendus et, plus largement, de mieux comprendre les transformations à l’œuvre. Dans des contextes où les résultats dépendent de nombreux facteurs économiques, sociaux, institutionnels ou environnementaux, cette capacité d’analyse est particulièrement précieuse.
L’enjeu n’est pas de rechercher des certitudes absolues, mais de disposer d’éléments plus solides pour orienter l’action. Dans un environnement marqué par des ressources plus contraintes, mieux comprendre devient une condition pour mieux agir.
2. Quels sont les principes méthodologiques et illustrations concrètes de mesures d’impact de l’AFD dans ses projets, notamment sur le continent africain ?
Derrière chaque évaluation d’impact se cache une question simple : qu’est-ce qui a réellement changé grâce au projet ou au financement déployé ? Pour y répondre, l’AFD mobilise différentes méthodes selon les contextes et les questions posées.
Les évaluations d’impact reposent généralement sur la comparaison entre des populations bénéficiaires et des groupes de référence afin d’estimer ce qui se serait produit en l’absence de l’intervention. Elles combinent souvent plusieurs sources d’information : données quantitatives, enquêtes de terrain, analyses statistiques, entretiens qualitatifs ou encore données géospatiales. Cette diversité d’approches permet non seulement de mesurer des résultats mais aussi de mieux comprendre les mécanismes qui les produisent.
Les exemples de terrain montrent concrètement ce que ces méthodes permettent de mettre en évidence.
À Madagascar, une évaluation a étudié les effets d’une campagne de sensibilisation aux violences domestiques menée via des institutions de microfinance. Les résultats ont montré une meilleure identification des violences par les femmes concernées ainsi qu’une diminution de certaines formes de violence au sein des ménages.
Au Cameroun, l’évaluation du programme Chèque Santé a permis d’analyser les effets d’un dispositif facilitant le suivi de grossesse et l’accès à l’accouchement sécurisé. Elle a notamment mis en évidence une amélioration du recours aux soins pour les femmes vivant en zone rurale.
À Madagascar également, le programme Kilonga, soutenu par le Fonds d’innovation pour le développement, a évalué les effets d’actions de sensibilisation à la santé menstruelle en milieu scolaire. Les résultats montrent des progrès en matière de participation scolaire, de connaissances et de pratiques d’hygiène.
Au-delà de leurs spécificités, ces évaluations poursuivent une même ambition : produire des connaissances utiles pour améliorer les interventions et nourrir les décisions publiques, tout en tenant compte de la diversité des contextes locaux.
3. Quels sont les échanges, collaborations et articulations avec les gouvernements et autorités locales africains autour de la mesure systémique d’impact ?
Une évaluation utile est d’abord une évaluation qui répond à une question concrète de politique publique. Pour l’AFD, l’évaluation ne constitue donc pas un exercice conduit à distance mais un processus de dialogue avec les autorités nationales, les collectivités locales, les chercheurs et les opérateurs de terrain.
Cette logique se traduit notamment par le partenariat AFD-IRD « PAIRES », qui associe étroitement des chercheurs et institutions de recherche des pays concernés à la conception et à la réalisation des évaluations. L’objectif est double : renforcer l’ancrage local des travaux et favoriser l’appropriation des résultats.
Les enseignements produits alimentent ensuite les échanges avec les décideurs publics. À Madagascar, les travaux menés sur la santé menstruelle ont nourri les réflexions du ministère de l’Éducation sur l’intégration de ces enjeux dans les politiques publiques. Au Cameroun, l’évaluation du Chèque Santé a contribué à éclairer les discussions sur l’évolution et l’extension du dispositif.
Ces démarches participent également au renforcement des capacités d’analyse et d’évaluation des administrations partenaires. Elles favorisent une réflexion collective sur les objectifs poursuivis, les indicateurs retenus et les modalités de mise en œuvre des politiques publiques.
La mesure d’impact prend tout son sens lorsqu’elle devient un outil partagé au service des priorités définies par les pays eux-mêmes.
4. Un projet exemplaire où la mesure d’impact a été déterminante, notamment dans la structuration du financement de projet
Le projet de cuisson électrique développé autour du Parc national des Virunga, en République démocratique du Congo, illustre concrètement le rôle que peut jouer la mesure d’impact dans les décisions de financement.
Dans cette région, plus de neuf ménages sur dix utilisent traditionnellement le charbon de bois pour cuisiner. Cette dépendance contribue à la déforestation, pèse sur le budget des ménages et alimente des tensions autour de l’exploitation des ressources naturelles. Le projet visait à promouvoir l’utilisation d’autocuiseurs électriques alimentés par l’hydroélectricité locale.
Avant d’envisager un déploiement à grande échelle, il était essentiel de comprendre si cette innovation serait réellement adoptée par les ménages et quels effets elle produirait dans la durée. Une évaluation conduite entre 2022 et 2024 a permis d’étudier les usages réels des équipements ainsi que leurs conséquences économiques et environnementales.
Les résultats ont montré une adoption durable de la cuisson électrique, une réduction des dépenses énergétiques des ménages concernés et une baisse des émissions liées à l’utilisation du charbon de bois.
Ces enseignements ont joué un rôle déterminant dans la décision de soutenir une nouvelle phase du programme à plus grande échelle. L’évaluation a permis de documenter les conditions de réussite de l’intervention et d’apporter aux partenaires financiers des éléments tangibles pour accompagner son développement.
Ce projet illustre bien la manière dont l’évaluation peut contribuer à faire passer une innovation prometteuse du stade expérimental à celui d’une intervention déployée à plus grande échelle.
5. Quelles sont les ambitions de l’AFD en termes d’impact ?
L’ambition de l’AFD est de renforcer sa capacité à mesurer, comprendre et partager les résultats des interventions qu’elle finance. Cette démarche qui n’est pas nouvelle s’inscrit dans une évolution plus large des pratiques du développement, qui cherchent à mieux articuler financement, résultats et apprentissage.
Le Portail Impacts s’inscrit dans cette dynamique et en constitue aujourd’hui l’une des traductions les plus visibles. Son objectif est de rendre les données de résultats plus accessibles, plus lisibles et plus comparables, aussi bien pour les équipes opérationnelles que pour les partenaires institutionnels, les chercheurs ou le grand public.
Cette évolution repose notamment sur une simplification des indicateurs, une meilleure harmonisation avec les standards internationaux et une consolidation des données produites par l’ensemble du Groupe AFD. Le portail distingue également les résultats attendus lors de la conception des projets et les résultats observés une fois les interventions achevées, afin de mieux rendre compte du cycle complet des projets.
Au-delà de l’outil lui-même, l’enjeu est de renforcer l’utilisation des données de résultats dans le pilotage des interventions, le dialogue avec les partenaires et la réflexion stratégique. Il s’agit moins de rechercher un indicateur unique de performance que de disposer d’informations plus robustes pour éclairer les choix et améliorer les pratiques.
Dans un environnement de plus en plus complexe, la mesure d’impact constitue avant tout un outil de compréhension et d’apprentissage. L’ambition est de faire des données de résultats un véritable levier de pilotage, davantage qu’un simple exercice de reporting.



